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EURL E-CHOPPES
Georges DURET - Le Saint -
Il y a dans les Pensées de PASCAL, une discrimination bien connue entre les trois ordres de grandeurs, auxquelles rien n’échappe : les grandeurs de la chair, les grandeurs de l’esprit, les grandeurs de la charité. « Il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs charnelles, comme s’il n’y avait pas de spirituelles, et d’autres qui n’admirent que les spirituelles, comme s’il n’y en avait pas d’infiniment plus hautes dans la sagesse ». (Br.793)
Georges DURET était fortement imprégné de cette discrimination. De lui-même, il n’attachait aucune importance aux choses matérielles, (ce que Pascal appelle les grandeurs charnelles), mais il attachait beaucoup d’importance aux choses de l’esprit, (à condition toutefois qu’elles fussent vraies), et plus encore à celles de la sagesse. On sait en effet,qu’il avait ressenti très tôt sa vocation pour le sacerdoce. De ce fait,il avait donc montré très jeune sa préférences pour les choses religieuses,et donc pour ce que Pascal appelle «La sagesse». Et cela n’avait fait que croître en lui au fil des années. Si bien qu’on ne pouvait pas l’approcher, sans être persuadé de rencontrer un homme de Dieu. Ayant donc été surveillant au Collège Saint-Stanislas, tout en étant étudiant, ainsi que je l’ai déjà indiqué, j’ai eu la grâce insigne de pouvoir le côtoyer pendant des années. Sa sainteté fut pour moi une conviction qui ne fit que croître avec les années, mais qui devint une certitude, quand j’ai appris la façon dont il avait accepté les traitements effroyables des camps d’extermination, faisant l’édification de ses camarades d’infortune. C’est pourquoi j’ai considéré que c’était un devoir pour moi de recueillir, pendant qu’il en était encore temps, près de ceux qui l’avaient connu, les témoignages de sa sainteté.
Leur ayant adressé dès 1988, un lettre circulaire en ce sens, j’ai reçu un nombre non négligeable de témoignages, qui se sont échelonnés au cours des années suivantes. Ils ont été déposés aux Archives Diocésaines. Tous ces témoignages ont exprimé, d’une manière ou d’une autre, combien Georges DURET menait une vie d’ascète et qu’on ne pouvait pas ne pas le considérer spirituellement, comme un homme très au dessus du commun, et même comme un saint.
C’est dans ces conditions que j’ai saisi Mgr ROUET, le 25 mars 1995 d’une demande pour que soit ouvert un dossier tendant à la béatification de Georges DURET. Après étude de cette requête, Mgr ROUET y fit droit en prenant deux décrets, en date de Noël 1995, l’un pour l’ouverture de la cause de Georges DURET, l’autre créant une Commission Théologique pour que soient rassemblés les écrits de Georges DURET. Le postulateur fut le Chanoine Bernard DROUAULT aujourd’hui décédé, et le Vice postulateur, le Père Pierre MAUBERGER. Quant au Président de la Commission théologique, ce fut le Père André RIDOUARD aujourd’hui décédé également. Cette Commission réussit à rassembler les écrits de Georges DURET, et le Père RIDOUARD en fit le dépôt à l’Evêché à Pâques 2000.
Étant donné que le Décret d’ouverture demandait à toute personne ayant un témoignage écrit ou oral sur Georges DURET, de le présenter au Postulateur ou au Vice-Postulateur, il m’a semblé utile de dégager des attestations reçues, les principaux témoignages concernant les vertus de Georges DURET. Ce qui paraît le plus caractéristique de ce qui a été recueilli, sera regroupé sous les paragraphes suivants, pour clarifier ces citations: probité intellectuelle et recherche de la vérité, détachement absolu, humilité, don de soi, vie spirituelle, sacrifice suprême.
Avant de faire le résumé de ces témoignages, me permettra-t-on une remarque personnelle ?
L’admiration de Georges DURET pour PASCAL était une chose que tout le monde connaissait. Mais, je me suis souvent demandé si l’étude de PASCAL par Georges DURET, au cours de ses études classiques ne l’avait pas marqué de façon profonde. J’ai été très frappé en effet parles remarques de la sœur aînée de PASCAL, Gilberte épouse de Mr PERIER, dans la vie qu’elle a écrite de son frère, et de les retrouver à peu près à l’identique chez Georges DURET. Cette vie de PASCAL est si édifiante que c’est d‘elle que BAYLE a écrit : « Cent volumes de sermons ne valent pas cette vie-là ».Or, Gilberte PERIER écrit : « Dès son enfance, il ne pouvait se rendre qu’à ce qui lui paraissait vrai évidemment ». Et ailleurs, dans la même œuvre, on lit : « Cet esprit si grand, si vaste et si rempli de curiosité,qui cherchait avec tant de soin la cause et la raison de tout, était en même temps soumis à toutes les choses de la religion comme un enfant ». Dernière citation pour nous limiter à ces trois : « Il avait un soin très grand de ne point goûter ce qu’il mangeait »
Or cette recherche continuelle de la vérité, cette curiosité intellectuelle et le renoncement au plaisir de la table étaient identiques chez l’un et chez l’autre. Me trouvant placé à table, au Collège, de façon telle que je pouvais voir facilement Georges DURET de l’autre côté de la table et de biais, j’avais l’impression qu’il pensait à tout autre chose qu’à ce qui se passait autour de lui et encore moins à ce qui était servi,ne parlant même pas à ses voisins continuant sa réflexion intérieure. Toutes ces ressemblances et il y en a une quantité d’autres dans l’oeuvre de Gilberte PERIER, sont très impressionnantes et ne peuvent être le fait du hasard.


Recherche de la vérité et probité intellectuelle
Comment ne pas rappeler ici la déclaration fondamentale de Georges DURET à ses élèves, à sa première heure de classe ?« Vous n’êtes pas ici d’abord, pour préparer un examen. Vous êtes ici d’abord, pour rechercher la vérité. Et toute vie humaine est faite pour rechercher la vérité.» C’était là un principe dont il était très profondément imprégné, la vérité étant pour lui primordiale. Dans l’étude qu’il a faite pour obtenir son diplôme d’études supérieures, et intitulé :« Pour définir l’esthétique de Corneille ». Georges DURET fait cette forte remarque : «Agréable ou non, étrange ou non, folie ou scandale,la vérité est ce qu ‘elle est… Le vrai convainc et entraîne de sa « naturelle autorité ». Idée qu’il complète dans son œuvre inédite « L’idée régulatrice » par ces mots : «Qu’elle plaise ou déplaise, c’est en tout cas la vérité, qui plait ou déplait. Or la vérité n’est pas moins salutaire,désagréable qu’agréable ».
Dans « La formation chrétienne par la classe », il écrit : « Les exigences de la vérité sont pratiques non moins que spéculatives… Quelle faute plus caractérisée contre l’esprit, que de prétendre éluder des conséquences, dont on accepte les principes, ou inversement de vénérer les effets, dont on renie les causes ? Un homme d’expédients …n’entend pas plus tôt énoncer une loi, qu’il songe aux moyens de la tourner. L’homme de caractère, est celui qui règle sa vie sur des principes et non sur des intérêts ».
On comprend alors que M. BAUFINE ait pu donner ce témoignage dans l’ouvrage collectif publié en 1947 que Georges DURET était « la droiture absolue, sans compromission aucune ».
Quant à l’enseignement qu’il donnait, le professeur de philosophie PUCELLE, précise dans le même ouvrage collectif de 1947, que GeorgesDURET, était « obstinément fidèle aux grandes lignes de l’enseignement traditionnel des Pères et de la Scholastique, et néanmoins ouvert à toute vérité d’où qu’elle vint ».
Détachement total
Sans doute n’est-il pas superflu, de rappeler que l’attachement spéculatif de Georges DURET aux trois ordres de grandeur de PASCAL,était pour lui, primordial. Mais, en fait, il avait fait passer dans sa vie,de façon rigoureuse, le détachement des « grandeurs de la chair ». Rien ne comptait pour lui de la nourriture, du vêtement, du logement et même du simple minimum de bien-être, comme un peu de chauffage par temps froid. Or bien qu’une de ses nièces m’ait dit textuellement : « Il était toujours gelé », il ne se chauffait jamais l’hiver, si basse que soit la température. Pareil sacrifice, compte tenu de son propre tempérament,ne pouvait se réaliser que moyennant un effort de volonté héroïque. Aurait-il eu le pressentiment de sa fin tragique ? et s’entraînait-il au sacrifice ? Personnellement, j’en suis persuadé. S’il paraissait indifférent à la nourriture, au vêtement, etc… ce n’était qu’une apparence. Il suffit pour s’en rendre compte de se reporter à sa poésie où tant d’atmosphères, de couleurs, de parfums et de saveurs s’harmonisent. Sa sensibilité était des plus affinée, mais il la contenait d’une main ferme.
Ce témoignage personnel est amplement confirmé et même complété par divers témoins, et pas des moindres. « Pour lui, le vêtement, le confort ne comptaient pas; il passait les hivers sans feu… Cet ascète…à la pauvreté franciscaine, …était de surcroît un poète… Un poète auquel l’ascétisme chrétien ne ferme pas les yeux, mais purifie le regard » dit l’abbé COINDRE. Le professeur PUCELLE ajoute : « Sans feu hiver comme été, il s’enveloppait dans son manteau pour travailler ». A quoi le chanoine MORILLON, qui fut son élève, fait écho : « C’était un ascète. Il ne chauffait jamais sa chambre. » C’est un fait, que tous ceux qui connaissaient Georges DURET, savaient.
M. BAUFINE, de son côté, apporte des précisions de grand intérêt.«Admettons, qu’il ait réduit volontiers au minimum toutes les préoccupations d’ordre vestimentaire et qu’il n’ait mis aucune vertu, à porter une pèlerine trouée, un chapeau miteux et des souliers aux semelles béantes, il n’en reste pas moins que, passant d’ordinaire tout l’hiver sans feu, il souffrait du froid, puisqu’il arpentait sans fin le couloir sur lequel donnaient nos chambres, afin de se réchauffer un peu. Il reste surtout, qu’il n’attachait aucune importance aux intempéries et pas davantage à la nourriture. Il ne se plaignait jamais. J’ai pris pendant dix ans, mes repas en face de lui, je ne l‘ai pas une seule fois entendu parler de ce qu’il mangeait ou de ce qu’il buvait. Il prenait ce qu’on lui offrait, indistinctement. Parfois, il arrivait en retard : tout était froid, potage, viande, légumes. Il n’avait pas l’air de s’en apercevoir et ne réclamait rien de ce qui pouvait lui manquer. Je n’ai jamais vu une indifférence aussi complète, aussi constante ».
Voilà un témoignage précis et de toute importance. Ayant partagé les mêmes repas et ayant été à même de faire les mêmes constatations,je ne puis que confirmer pleinement chacune de ces remarques. En Août 1991, je recevais une lettre d’un ancien élève du collège Saint Stanislas, Emile FLUCHAIRE, qui en trois lignes résumait tout : « Il vivait par ailleurs, comme un ascète, dédaignant tous les biens de ce monde : honneurs, argent, confort, nourriture même. Son comportement était vraiment dans la vie de tous les jours, celui d’un pur esprit,d’un saint ». On ne peut mieux dire
Humilité
Alors que Georges DURET avait toutes les possibilités de se montrer,de se placer sur le devant de la scène, il resta toujours très humble.En effet, bien qu’il conservât la grande estime de ses anciens maîtres de l’Université d’Angers, que les succès que remportaient ses propres élèves aux examens fussent connus du Rectorat, les relations épistolaires qu’il entretenait concernassent parfois de hautes personnalités du monde intellectuel, malgré tout cela, il resta dans le rang. Comme le dit, l’un de ses anciens professeurs, au séminaire de Poitiers,le chanoine BODET, il n’a jamais cherché « le moindre gain d’ambition personnelle. »
Il est curieux de constater que trois témoins se rejoignent sur la question de la « modestie. » Le professeur PUCELLE dit que « son maintien était modeste et recueilli ». L’enseignante Simone LANDRY (qui deviendra la bénédictine, Soeur Baptista LANDRY) dit que Georges DURET était une « âme d’élite, qui cherchait à se faire oublier par la modestie extrême de l’abord et du discours » et l’abbé BARDEAU de dire de son côté « qu’il était le plus modeste et le plus charitable d’entre nous ». Cette convergence exprimée dans l’ouvrage collectif de1947, méritait d’être soulignée.
Le Doyen de la Faculté de Droit, René SAVATIER, quant à lui, évoque un fait précis très évocateur de cette modestie, de cette humilité :« Son humilité l’avait toujours poussé à s’effacer. Aux Journées Universitaires de Mauroc qui groupaient annuellement les universitaires de toute l’Académie, il se rangeait derrière les aumôniers des autres groupes, souhaitait pour eux les premières places d’officiants et de prédicateurs ». Et d’ajouter que dans les discussions, « il joignait l’autorité d ’un docteur et l’humilité d’un saint ». Dans une lettre qui m’est parvenue en 1991, Soeur Baptista LANDRY écrit : « Son abnégation était devenue si habituelle qu’il n’existait vraiment plus à ses propres yeux, qu’il se comptait pour rien ». On ne peut aller plus loin dans le domaine de l’humilité.
Charité, don de soi
La contiguïté des chambres de Monsieur BAUFINE et de l’abbé BARDEAU avec celle de Georges DURET, nous a permis d’avoir des renseignements indiscutables concernant ce dernier. Leur témoignage est donc précieux. Voici ce que nous dit Monsieur BAUFINE : « Détaché de tout et de lui-même, Monsieur DURET pouvait livrer aux autres son trésor. Ce fut l’ oeuvre d’une inlassable charité. Rarement homme fut aussi peu jaloux de garder à lui ce qu’il savait ; comme de se réserver des loisirs ou de choisir à qui il donnerait. Cumul des charges, suppléances, simples surveillances à l’étude ou en promenade, il acceptait ce qu’on lui demandait ». « Il faisait penser à Saint François de Sales quine savait pas refuser un sermon à ceux qui l’en priaient », dit l’abbé BARDEAU. Que d’ oeuvres à Poitiers, ont eu recours à son zèle bienveillant. Ici, il allait prêcher, là il donnait une conférence… ailleurs, il allait donner une audition de ses disques ».
Monsieur BAUFINE rapporte un fait précis qui montre bien ce continuel don de lui-même. « Quand je revins à Saint-Stanislas en Février1932, après la mort de ma mère, M. le chanoine BRUNETEAU m’accompagnait. Il entra chez M. DURET avant moi. Me rejoignant au bout de quelques minutes, il me dit : « Savez-vous que j’ai trouvé notre ami, entrain de corriger les copies de vos élèves ? Il a voulu vous épargner ce surcroît »
Le professeur de Philosophie Pierre MENARD rappelle, sur un autre plan, la réflexion peu connue d’un de nos saints poitevins. « L’abbé DURET pratiquait cette maxime de Saint André-Hubert FOURNET, qu’on doit toujours à son prochain, en quelqu’ état qu’il vous trouve ou qu’il vous dérange, la charité d’un quart d’heure d’attention ; mais quand il s’agissait d’un pénitent, la gloire de Dieu exigeait souvent davantage». Ce qui permettait à Simone LANDRY, d’écrire : « J’entendais Monsieur DURET faire sienne, la définition que le Père CHEVRIER donnait du prêtre : « Un homme mangé ». De fait, sans qu’il ne le laissa jamais paraître, Georges DURET était bien, et de bien des manières, un « homme mangé », m’en étant personnellement souvent rendu compte.
Vie spirituelle
Du fait qu’il ne célébrait pas sa messe quotidienne au collège, mais en ville pour je ne sais plus quel groupement ou organisme, et du fait également qu’il ne présidait jamais non plus « la grand’ messe » du dimanche, comme tous ses autres confrères à tour de rôle, nous ne l’avons jamais vu à l’autel pour le sacrifice eucharistique. Il m’est donc impossible de parler de la façon de célébrer sa messe, de son recueillement, de sa piété…Mais des entretiens que nous avons pu avoir ensemble au plan spirituel,ainsi que des principes généraux qui étaient les siens, et plus encore de sa vie personnelle, il résulte que tout en distinguant nettement au plan spéculatif, le spirituel et le temporel, Georges DURET les pratiquait de façon si serrée, qu’il n’était pas facile de connaître quelle était exactement sa vie spirituelle. Il faisait bien ce qu’on lui avait demandé de faire, ou ce qu’il estimait devoir faire et il le transformait en vie spirituelle, en le faisant précéder d’une courte intention de prière. Si bien que chez lui, tout se trouvait étroitement lié. Et c’est en procédant ainsi qu’il arrivait, en période scolaire, à faire tant de choses et à les faire chrétiennement.
Mais, pendant les vacances, nous savons par le chanoine Joseph CHARIER,un peu son compatriote, « qu’à la Bruffière, sa paroisse natale, je le vis devant le Saint-Sacrement, en prière, au milieu de la matinée. Et son curé m’assura : Tenez : c’est là qu’après sa messe et son petit déjeuner,il passe la plus grande partie de la matinée, avant de rentrer à la ferme de ses parents. A Saint-Stanislas, alors, j’ai remarqué qu’il passait aussi de nombreuses heures à la chapelle, blotti dans un coin sombre. » Ce temps de prière devant le Saint-Sacrement, dont j’ai été plusieurs fois témoin est nettement confirmé par Monsieur BAUFINE : « J ‘ai souvent été témoin de sa visite au Saint-Sacrement à la tribune de la chapelle, dans l’ombre du soir où il s’enveloppait de silence » Au plan de la direction spirituelle, je puis dire qu’il insistait sur les deux points suivants :
- il faut attacher de l’importance à son devoir d’état et bien l’accomplir,
- il faut se donner une règle de vie et s’y tenir.
Pour lui, cela passait avant toutes les pratiques (qui ne sont pourtant pas négligeables). Qui ne voit, à travers ces deux consignes, le souci constant de Georges DURET d’aller à l’essentiel ? Être fidèle à la règle de vie que l’on s’est donnée, c’est se comporter en chrétien conséquent avec soi-même, comme bien faire son devoir d’état le faire consciencieusement et chrétiennement. Encore une fois, tout cela c’est aller à l’essentiel. Mais aller à l’essentiel, c’est aussi rechercher la vérité.
On aimerait savoir, de quoi était faite sa vie spirituelle. C’est lui-même qui nous l’a laissé entrevoir, dans une homélie que l’on peut qualifier de prémonitoire et qu’il a prononcée aux Journées Universitaires de Poitiers, en Avril 1936. Mais, avant d’en donner ici quelques lignes bouleversantes,c’est l ‘abbé COINDRE qui nous donne la tonalité en précisant l’attitude de Georges DURET après la décision épiscopale de1924. « Il donna la mesure de son esprit de foi et de sacrifice, en se soumettant simplement, dignement, en silence… Il souffrit profondément et longtemps, mais il obéit et se tut ». Quant à l’homélie d’Avril1936 sur le Mystère de la Croix, elle fut largement diffusée, tant elle avait impressionné l’auditoire. On ne peut malheureusement qu’en donner ici quelques lignes : « La charité consiste à donner plus qu’on a reçu, à donner sans recevoir, à tout donner sans rien recevoir … L’holocauste est l’acte propre de pur amour… Mais comprendre la croix, après tout c’est la porter... Croix, … sur laquelle il faut s’étendre pour mourir ».
Le sacrifice suprême
Il m’est impossible d’apporter le moindre renseignement, sur ce qui s’est passé à Poitiers pendant la dernière guerre. Ayant été mobilisé en 1939, je n’ai été démobilisé qu’en 1945 seulement, du fait que j’avais été fait prisonnier de guerre. Tout ce que je sais, je ne le tiens que de personnes dignes de foi, qui me l’ont appris à mon retour de captivité. Ces témoignages, concernant en particulier Georges DURET, sont impressionnants. Une première question se pose et mérite d’être élucidée : Est-ce pour l’ Eglise ou pour la France, que Georges DURET a exposé sa vie et est mort finalement ? Une autre question doit être aussi clarifiée : Quel rôle a t’–il joué dans la Résistance ? Il est certain que ces interrogations, méritent une réponse précise.

Pour Sr Baptista LANDRY, il y a là comme une sorte d’évidence« Depuis l’avènement d’Hitler, des idées païennes avaient submergé l’Allemagne… Dès avant l’armistice de Juin 1940, le devoir de « résister» parut évident à M. DURET .. Il n’est pas douteux qu’il soit « mort » pour la défense des valeurs chrétiennes ». Voilà ce que m’écrivait cette moniale bénédictine en 1991.
La réponse à cette question n’était pourtant pas aussi évidente pour tout le monde. En effet, l’ex-député Henri GALLET, avoué à la Cour d’Appel de Poitiers, m’écrivait, en 1991 également, ce qui suit : Au cours d’une réunion privée en 1942, « durant près de trois quarts d’heure, avec des mots simples, accessibles à tous, dominant une émotion, on peut dire, une passion spirituelle intense, le chanoine DURET décortiquant tout ce que contenait de violence, d’injustice, de criminel appel à des actions barbares, la doctrine du nazisme hitlérien, s’attacha courageusement à démontrer l’absolue et définitive contradiction avec la foi chrétienne ». Ce témoignage est important, car il montre que la décision de « résister » au pouvoir hitlérien, était fondée sur des arguments nombreux et décisifs.
C’est si vrai qu’Henri AUROUX, son camarade de déportation, nous précise dans l’ouvrage collectif de 1947 : « S’appuyant sur un texte de Saint Thomas, il rédigea une brochure, où il montrait comment la résistance à l’oppression, pouvait constituer parfois le plus sacré des devoirs ». Mais ce serait une grave erreur de croire, que ce fut pour lui une décision facile à prendre. Autre chose était de préciser « in abstracto », où était le devoir, face à une situation complexe, autre chose était de s’engager personnellement dans un groupe de Résistance, où il risquait la mort. Loyal avec lui-même, il s’engagea ; mais non sans une lutte intérieure tragique, ainsi qu’il résulte de plusieurs passages de ses pathétiques et derniers poèmes, intitulés «Accents ».
L’abbé COINDRE précise dans l’ouvrage collectif de 1947 : « M. DURET est mort pour son pays, il est mort, aussi pour sa foi … En refusant de confondre l’ordre chrétien avec « l’ordre nouveau », il avait conscience de sauver les plus hautes valeurs spirituelles et le christianisme même…Il n’est donc pas possible d‘enlever au témoignage héroïque de Georges DURET, sa signification et sa portée essentiellement religieuses ». La réponse à la première question qui se posait est donc sans ambiguïté, Georges DURET est mort à la fois pour l’ Eglise et pour la France. Mais quand on dit « pour l’Eglise », entendons par là qu’il faudrait dire plus exactement : « pour la défense des valeurs chrétiennes ».

Quant à la seconde interrogation, la réponse est déjà donnée : Georges DURET fut le théologien de la Résistance elle-même. En rédigeant la brochure, dont nous a parlé Henri AUROUX, il justifiait la décision de ceux qui apportaient leur contribution à la Résistance; et il stimulait les hésitants, ce qui n’était pas mince. C’est le 30 septembre 1942, qu’il fut arrêté. Les Allemands ayant appris qu’il appartenait au « Réseau Renard », il sut ainsi qu’il était recherché. Se sentant traqué, il aurait pu se cacher, beaucoup d’amis lui auraient trouvé un refuge. Il semble bien, qu’il ait été quelque peu agité dans les jours qui précédèrent son arrestation, s’inquiétant en particulier pour son père, déjà âgé. Mais la réflexion si généreuse qu’il avait déjà faite à plusieurs : « Notre cause manque de martyrs », l’emporta sur toutes considérations, non sans se faire violence à lui-même, avons-nous dit, et il refusa de fuir.
Il fut d’abord conduit à la prison de la Pierre Levée, où il retrouva tous les autres, qui avaient été également arrêtés. Il y édifia déjà ses détenus par son souci des autres, demandant que la nourriture qu’on lui apportait, soit donnée à d’autres qu’il estimait plus malheureux. De là, il fut emmené avec ses camarades en Allemagne, séjourna peu de temps dans différents camps, pour aboutir en définitive à Wolfenbüttel, à une dizaine de kilomètres de Braunschweig. Si durant l’occupation de la France par l’armée allemande, on ne savait pas tout de la barbarie nazie, on en savait assez pour être assuré qu’entrer dans la Résistance, c’était s’exposer à la peine de mort. Georges DURET le savait. Et par une sorte de prémonition, il s’était entraîné à supporter le froid, alors qu’il était toujours gelé, en ne faisant jamais de feu dans sa chambre... Ce qu’il allait connaître était bien autre chose…
Ce qui se passait exactement dans ces camps d’extermination, fut connu par les déportés qui eurent la chance de revenir en France. Et par deux de ceux-là, on a su quel fut le supplice de Georges DURET. Si le témoignage d’André GUILLON est court, il est cependant capital, étant donné qu’il confirme pleinement Henri AUROUX, sur un point primordial. A Hinzert, dit Henri AUROUX, « J’étais à la chambre 7 le voisin de lit du chanoine DURET. Il me suffit de clore un instant les paupières pour le revoir, crâne ras, chapelet pieusement passé autour du cou, se glissant dans la mince couverture, où il allait grelotter la nuit durant. »« Le chanoine DURET subit à Hintzert, d’odieuses brimades. Et je ne parlerai pas de ces déshabillages continuels qui soumettaient sa pudeur et sa réserve à rude épreuve. Mais comment ne pas rapporter ici le véritable supplice qu’on lui fit endurer par une froide journée d’hiver ? Sous, je ne sais quel prétexte, on l’obligea à rester tout près d’une demi-heure sous ce que nous appelions, improprement d’ailleurs, la douche froide… Quelque temps après cette douche, il dut, comme nous tous d’ailleurs, se relever un soir et aller passer en chemise, une partie de la nuit sur un palier exposé à tous les vents. Le lendemain, la pneumonie se déclarait ».
A partir de là, le peu de forces qui lui restaient le lâchèrent progressivement…Au plan spirituel, il n’oublia jamais qu’il était prêtre, si dure que fût sa condition. C’est pourquoi, il fut toujours à la disposition de tous ses camarades pour leur apporter le soutien spirituel, dont ils pouvaient avoir besoin. Henri AUROUX nous donne à cet égard desrenseignements précieux, parce que bien circonstanciés et confirmés par André GUILLON.
« Au risque des plus terribles représailles, nous dit Henri AUROUX –car s’il était une chose formellement interdite au camp, c’était en premier lieu, l’exercice de tout ministère religieux – le chanoine DURET, se glissait le soir dans les baraques où l’on pouvait, savait-il, avoir besoin de lui, et là dans les lavabos ou dans la travée des lits, il confessait en cachette et donnait l’absolution ». Nul doute qu’il ait exercé là un ministère du plus haut prix, auprès des catholiques démunis de tout soutien spirituel. C’est ce témoignage important, quant au ministère sacerdotal de Georges DURET en déportation,qui est confirmé par André GUILLON, bien que de façon succincte avec en plus, un élément qui est loin d’être sans intérêt : sa  privation de nourriture.
En captivité, le comportement de Georges DURET a plus d’une fois édifié.On possède en particulier un témoignage dont on ne saurait trop souligner l’importance. C’est grâce à Henri AUROUX, dont chacun reconnaît la parfaite objectivité, que nous le possédons. Ce dernier connaissait un certain M. PETIT, Commissaire divisionnaire de Police, lequel avait été particulièrement impressionné par l’attitude de M. DURET durant le supplice des douches. Et il l’avait confié à Henri AUROUX, lequel nous dit avoir retenu ce témoignage « mot-à mot», tant il lui avait paru exceptionnel.
« J’étais son compagnon de cabine. Durant les 20 minutes que dure ce supplice – et c’est un supplice terrible que cette alternance de froid et de chaud, où domine et de beaucoup, le froid – il demeura immobile, les mains croisées comme pour la prière dans une espèce d’extase, où il semblait éprouver un divin plaisir à souffrir pour la cause à laquelle il s’était donné tout entier. Seize ou dix-sept siècles plus tôt, il eût fait un martyr et sans doute un saint. Sa charité était inépuisable. Elle a d’ailleurs hâté sa fin, car il se privait pour donner son pain et une partie de sa soupe à des gens, qui du reste, la plupart du temps, n’en valaient pas la peine et abusaient de son infinie bonté. »C’est donc, véritablement de façon héroïque qu’il a pratiqué les vertus chrétiennes et exercé son ministère sacerdotal.
Chacun put en effet se rendre compte que Georges DURET déclinait fortement et que sa fin approchait. Aussi un autre camarade prit l’initiative d’obtenir d’un gardien-chef qu’un autre prêtre, déporté lui aussi, vint lui apporter un peu de réconfort et le confesser. Celui qui prit cette heureuse initiative était un certain M. MAROT, Inspecteur Primaire à DAX. Et le prêtre, qui eut la permission de venir près de Georges DURET, fut l’abbé BILLARD, curé-doyen de la Villedieu du Clain. Georges DURET mourut seul le 30 mai 1943, jour de la fête de Sainte Jeanne d’Arc. « Sa mort, » nous dit Henri AUROUX, « causa parmi les détenus politiques de la prison de Wolfenbüttel, une consternation générale ». et Henri AUROUX d’ajouter, qu’il avait rencontré l’abbé BILLARD aux douches et que ce dernier lui avait dit : « Notre ami a vu venir la mort. Il l’a accueillie courageusement en chrétien et en prêtre. Il a offert sa vie pour l’ Église et pour la France ». On comprend alors que l’abbé BARDEAU, son voisin de chambre au collège Saint Stanislas ait pu écrire : « Je garde le souvenir des nombreuses années que j’ai passées, à côté de ce prêtre si remarquable, par la science et la vertu. Je l’ai aimé et je l’ai admiré, et maintenant que je sais, qu’il est mort martyr de la fidélité à ses principes de foi et de patriotisme, à son Dieu et à sa patrie, je l’honore à l’égal d’un saint. »

Conclusion
Marcel GuilloteauTel fut ce professeur d’une exceptionnelle modestie, que l’on n’imaginait pas, en relations épistolaires avec les plus grands esprits que possédait alors la France : Claudel, Maritain, Blondel, Charlier, Francis Jammes, etc… Peu de gens en outre, avaient autant de relations surplace avec le monde de la bourgeoisie, des entreprises, du monde universitaire ou judiciaire etc… On venait le consulter de toutes sortes de milieux, et on savait que ce prêtre était non seulement une source intarissable de savoirs humains et chrétiens, mais en même temps une haute conscience morale, quant aux conseils spirituels que l’on pouvait lui demander.
Qui ne savait à Poitiers, que le chanoine DURET était effectivement un ascète, vivant chaque hiver sans feu ? Et qui ne savait, qu’au plan politique, il était plutôt « avancé », comme on disait, étant « démocrate chrétien », que, de ce fait, il ne cessait de protester contre la « barbarie nazie » ?
Sa passion constante fut donc la recherche de la vérité en quelque domaine que ce fût, qu’il s’agisse des choses de la matière, ou de celles de l’esprit, ce qui constitue tout le réel. Mais il n’oubliait jamais que les réalités de l’esprit l’emportent de loin sur celles de la matière.Si M. DURET vivait aujourd’hui, il fulminerait contre cette forme de matérialisme qu’est la société de consommation. Celle-ci est d’autant plus scandaleuse qu’elle gaspille de façon éhontée alors que des peuples entiers meurent de faim.Il ne manquerait pas de rappeler un certain nombre de ses invectives passées, lesquelles étaient de sérieux rappels à l’ordre ou même de graves injonctions à agir. Et comme elles émaneraient de quelqu’un ayant qualité pour le faire, étant par lui-même un véritable exemple,elles ne manqueraient pas d’avoir une rude portée autour de lui.
D’autant plus que nous savons que son engagement effectif dans la Résistance lui coûta beaucoup. Il nous en a fait la confidence dans les derniers poèmes qu’il publia en 1942, peu avant son arrestation, sous le «Accent». Autre chose est l’adhésion de l’esprit et du coeur, autre chose est l’adhésion par le comportement et la conduite. Quand il en est ainsi, on comprend alors la force qui émane d’alexandrins comme ceux de la «Matinée pensive», véritables sentences : «La loi monte la garde et l’on ne passe pas.»ou : «Un homme veut d’abord ce qui d’abord importe», si dures qu’en soient les conséquences, car ils comportent l’engagement suprême de leur auteur. Le chanoine Duret était donc prêt à affronter la mort, fût-ce de manière héroïque, comme celle de Jeanne d’Arc qu’il a qualifiée de «merveille». Celle-ci a su coordonner de façon admirable l’amour de la patrie et l’amour de Dieu. Or, par un dessein évident de la divine Providence, c’est le 30 mai 1943, jour de la fête de Jeanne la Pucelle,qu’il remettait son âme à Dieu pour « la douce France et l’ Eglise romaine»

Marcel GUILLOTEAU

Photo ci dessus : Marcel Guilloteau en compagnie de Soeur Baptista et du Père Joseph Coindre, aumônier du collège public Henri IV