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EURL E-CHOPPES
Roger LANDRY
(1913-2009)
par Marcel Guilloteau
L’Amicale des Anciens Elèves du Collège Saint-Stanislas
vient de perdre une des personnalités les plus remarquables que cet
établissement ait formé et l’un de ceux qui lui étaient le plus attachés.
Il y était entré en Octobre 1919 en classe de 11e, et il ne le quitta
qu’avec le Baccalauréat. C’est dire que c’est ce collège qui l’a
entièrement formé.
La personnalité éminente de Roger LANDRY et la carrière
administrative hors du commun qu’il a effectuée doivent être présentées
comme elles le méritent, tant elles sont, l’une et l’autre,
exemplaires ; et il serait impardonnable que la mémoire n’en soit pas
conservée.
C’est à la rentrée d’Octobre 1926 que nous nous sommes
rencontrés pour la première fois, en classe de 4e, sous la conduite de
l’abbé Plantiveau. Du fait que Roger LANDRY était externe et moi
pensionnaire, il fut pour moi un camarade comme les autres, et pas
encore un ami. De fait, il ne le sera que beaucoup plus tard. Mais
nous nous sommes suivis de classe en classe, avec les mêmes professeurs,
les mêmes condisciples et les mêmes souvenirs.
Pourtant Roger LANDRY fut un camarade que l’on ne pouvait
pas ne pas remarquer par certains côtés de sa personnalité. Il
était mince, quelque peu élégant, une touffe de cheveux noirs apparemment,
mais apparemment seulement, un peu en bataille et des
vêtements toujours correctement boutonnés. Il n’y avait dans sa
mise rien de négligé, encore moins de débraillé ; mais rien non plus
de prétentieux, même pas de fantaisiste. Il était simplement et toujours
correct.
Cependant, il y avait chez lui quelque chose que l’on ne pouvait
pas voir, mais que l’on sentait et qui s’était développé au fil des
années : c’était une certaine distinction, nullement recherchée, mais
naturelle ; quelque chose qui le situait, tout naturellement aussi, un
peu au-dessus des autres. Et cela était encore plus sensible quand il
parlait. Dans son langage qui était très simple, très courant, on pouvait
remarquer qu’il n’y avait jamais rien de vulgaire. Car il avait
horreur de la vulgarité. C’était quelqu’un de « bien élevé ». Certes,
il n’était pas de ceux qui s’offusquent de quelque plaisanterie grivoise
; mais il y avait chez lui manière de la dire, car il ne manquait pas
non plus de finesse. Par ailleurs, il était gai et plein d’esprit. Aussi
on ne s’étonnera pas de l’avoir vu organiser un carnaval fort réussi
dans « la cour des grands », ou participer à un chahut, parodiant le
général Boulanger, en cours d’Histoire.
Au plan scolaire, s’il n’était pas « le premier de la classe » il
était dans le bon peloton, se distinguant en particulier dans les
Lettres. Un jour, l’abbé Baufine, professeur de Première, fit l’éloge
de sa dissertation, ayant parfaitement pénétré le texte à expliquer.
Car Roger LANDRY était intelligent et travailleur, assimilant et
retenant tout. Ayant l’esprit vif et comprenant à demi mot, on sentait
bien qu’il réussirait dans la vie. Ayant tout retenu et assimilé de ce
que l’on lui avait appris, étant doté en outre de curiosité d’esprit, il
acquit une importante culture générale - laquelle ne fit que s’accroître
à mesure de ses différentes affectations administratives. Cela ne
fut pas étranger à sa réussite.
Le Baccalauréat obtenu, c’est vers la Faculté de Droit de
Poitiers qu’il se dirigea où il obtint sans difficulté sa licence. Comme
beaucoup d’autres, il prêta serment et devint Avocat stagiaire. Même
si le temps où il appartint au Barreau ne fut pas de longue durée, il
lui fut bénéfique sur deux plans différents : d’une part cela l’ouvrit
aux difficultés courantes de la vie, et d’autre part cela l’habitua à
peser le pour et le contre que présente toute difficulté, autrement dit
l’exerça à la dialectique à laquelle il eut recours ultérieurement
durant sa vie professionnelle.
Au plan militaire, son sursit (du fait qu’il était étudiant) ne
pouvant être prolongé, il avait à accomplir la durée légale de son ser-
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vice. Aimant la discipline et sachant prévoir l’avenir, il avait fait la
Préparation Militaire Supérieure (ou P.M.S.). Y ayant pris un grand
plaisir et, montant par surcroît parfaitement à cheval, il n’eut aucune
peine à sortir sous-lieutenant de la durée légale de son Service.
Du fait que, par tempérament, il aimait la rectitude et qu’il était passionné
pour tout ce qui faisait ou contribuait à la grandeur de la
France, il eut parfaitement réussi dans l’Armée s’il s’était tourné de
ce côté-là. D’ailleurs, revenu à la vie civile, il ne cessa de suivre les
cours d’officier de réserve, ce qui lui valut de gravir les grades de
lieutenant, de capitaine, de commandant et de lieutenant-colonel, ce
qui n’est guère courant dans le cadre de l’Armée de Réserve. Grand
travailleur dans ce domaine comme dans les autres, il suivit même
les cours d’officier d’Etat-Major dont il fut diplômé.

Venant juste d’achever sa durée
légale, c’est alors qu’il fonda son foyer.
C’était le début d’une union exceptionnelle,
sans nuage et devant durer 72
années. De cette union naîtront quatre
enfants. Comment ne pas saluer tout spécialement
la longévité et le bonheur
d’une telle union ? Et comment ne pas
présenter à Madame LANDRY nos
respectueuses félicitations pour une telle
union, en même temps que notre profonde
sympathie pour la disparition si rapide
de son époux ?
Ayant appris que s’ouvrait un concours administratif de dix
emplois de Rédacteur stagiaire dans l’administration centrale du
Protectorat du Maroc, Roger LANDRY tenta sa chance. Il fut reçu ;
et ce fut le début d’une remarquable ascension.
Les époux LANDRY s’installèrent donc en 1937 au Maroc.
Mais la déclaration de guerre de 1939 l’obligea à quitter les bureaux
du Protectorat pour revêtir l’uniforme militaire. Etant affecté à un
régiment de Zouaves, il resta donc au Maroc où, comme partout
ailleurs, il ne se passa rien. Après la défaite de 1940, il fut démobilisé
et il rejoignit le Secrétariat Général du Protectorat où le
Directeur du Personnel 1’affecta, compte tenu de sa compétence
juridique, aux Etudes Législatives. Ce poste l’amena à rencontrer ou
à travailler avec de hauts fonctionnaires de services très divers. Etant
immédiatement apprécié et ses compétences étant vite reconnues, il
fut alors promu à des fonctions de plus en plus importantes tout en
continuant, de son côté, à préparer son Doctorat en Droit. C’est là
que l’on peut mesurer combien il était travailleur.
Quand il jugea sa préparation suffisante, il demanda et obtint
un congé de 15 jours pour venir passer une épreuve à la Faculté de
Droit de Poitiers. Survint alors un événement imprévu qui changea
ses plans : le débarquement des Américains en Afrique du Nord. Il
fut alors dans l’impossibilité de revenir au Maroc et il se mit à la
disposition du gouvernement en France. On le nomma d’abord Chef
de Cabinet de l’Intendant de Police de Limoges, puis Secrétaire
Général du Préfet de Guéret, ce qui lui donnait le rang de Sous-
Préfet. Par sa prudence et son doigté, il évita tout drame qui, à tout
instant, pouvait se produire et il fut un conseil avisé du Préfet luimême.
A la Libération, presque tous les titulaires de postes importants
furent remplacés. Il prit donc contact avec l’Office du Maroc,
Rue des Pyramides à Paris. On le chargea d’abord du rapatriement
de marocains bloqués depuis des années en France. Rôle particulièrement
difficile, étant donné le nombre de personnes concernées et
un manque notoire de moyens de transport aériens ou maritimes. Il
dut alors faire preuve d’impartialité en même temps que d’humanité,
ce qui était parfois contradictoire. De même qu’il dut faire preuve
d’intégrité, certains cherchant à le soudoyer. La moralité à laquelle
il avait été formé à Saint-Stanislas lui fut d’un grand secours.
Après avoir résolu également le problème de la construction
de divers hôtels au Maroc, en vue de la reprise du Tourisme, il
devient le représentant de l’Office Marocain du Tourisme à Paris. Il
est alors en relation directe avec les plus hautes personnalités ;
Conseillers d’Etat, Préfets, Directeurs de Ministères, Généraux
(entre autres le futur maréchal JUIN), Ambassadeurs etc.
Représentant son chef hiérarchique il est envoyé en mission ou en
représentation dans le monde entier : de l’Europe Centrale on l’envoie
en Inde, des Etats-Unis on l’envoie en Polynésie, du Caire on
l’envoie au Népal, etc. Ses compétences, sa conscience professionnelle,
sa distinction, son savoir-faire font de Roger LANDRY un
haut fonctionnaire particulièrement précieux et apprécié.



Après l’indépendance du
Maroc, il est nommé Directeur
Général de la SITO (Société
Immobilière et Touristique d’Outre-
Mer), Société d’Etat créée en décembre
1956 qui a son siège boulevard
Saint-Germain à Paris et dont le
domaine de compétences s’étendait
sur l’ensemble des départements
d’outre-mer, la Réunion, la Guyane
et les Antilles (Guadeloupe et
Martinique), et également sur la plupart
des territoires d’outre-mer, les
Comores (Mayotte), Saint-Pierre et Miquelon, Wallis et Futuna et la
Polynésie française. Dans le courant de l’année 1966, il devient le
Secrétaire Général de l’U.D.E.T.A. (l’Union pour le Développement
du Tourisme en Afrique). Cela lui permettait de dire qu’il estimait en
toute vérité avoir fait au moins deux fois le tour du monde. Car il
avait certainement tenu à visiter, compte tenu de sa grande conscience
professionnelle, tout ce dont il avait reçu la charge.

Rien d’étonnant à ce qu’il soit promu dès la fin de l’année
1967 à la « Mission Interministérielle pour l’aménagement du littoral
Languedoc-Roussillon », puis à celle de 1’Aquitaine, qu’il soit
titulaire d’une dizaine de décorations (dont celle d’Officier de la
Légion d’Honneur). Et comment être surpris qu’il soit présenté personnellement
au Sultan du Maroc lui-même, au Président du Tchad,
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En vacances dans son Poitou natal
en 1996.
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au Président de l’Union Indienne, au Shah d’Iran, qu’il soit l’invité
du Nonce Apostolique qui était alors Mgr Roncalli (le futur pape
Jean XXIII), qu’il soit présenté à l’Impératrice d’Iran Farah Diba,
qu’il rencontre par deux fois le Général de Gaulle et qu’il se trouve
en tête-à-tête avec l’oncle de la Reine de Grande Bretagne, Lord
Mountbatten ? Peu de personnes sont capables de présenter un tel
palmarès.
C’est aux alentours de 1985, à l’occasion d’une réunion
d’anciens élèves, vraisemblablement à Paris, que nous nous sommes
retrouvés, chacun étant allé de son côté, entraîné par les circonstances
de la vie. Après près de cinquante années de séparation, grande
fut notre joie de nous retrouver, constatant l’un et 1’autre, qu’en
dépit de tout, nous avions gardé intact le patrimoine moral et religieux
que nous avions reçu à Saint-Stanislas et que nous étions très
proches l’un de 1’autre, ayant beaucoup de goûts communs.

Avec Roger LANDRY, on est en présence d’une personnalité
comme il en existe peu, mais dont la presse
n’a jamais parlé, ayant horreur de la publicité
et du tapage médiatique. A travers tous les
problèmes qu’il eut à résoudre, il n’avait absolument
rien perdu ou abandonné des principes
chrétiens qu’il avait reçus au collège, continuant
à pratiquer sa religion sans ostentation,
ni sans réticence, mais toujours, comme tout
ce qu’il a fait, dans la discrétion.
Son attachement à Saint-Stanislas était
si profond qu’il avait collectionné la photo de
tous les professeurs (y compris celle des religieuses
des classes enfantines). Et l’abandon
des immeubles de la Rue Jean Jaurès et de la Rue de l’Ancienne
Comédie lui causa une véritable douleur

La retraite l’avait fixé en banlieue parisienne. Cela lui permit
de réunir, régulièrement pendant un certain temps, les anciens élèves
habitant Paris et les environs, ainsi que les poitevins qui voulaient
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Quelques mois avant sa
mort, en juillet 2008.
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venir. C’est là que nous nous sommes retrouvés... Mais il était fidèle
également à son Poitou natal y revenant chaque été. Et c’est au
cimetière de Lusignan que repose sa dépouille mortelle depuis le 13
février 2009. Si ses camarades de classe ne sont plus, compte tenu
de leur âge, que quelques unités à pouvoir encore admirer une telle
personnalité, il eut été impardonnable, pour les générations plus
récentes et pour celles à venir, que le souvenir ne soit pas gardé
d’une figure aussi exemplaire que celle de Roger LANDRY.

Marcel GUILLOTEAU



Et c’est toujours avec le même plaisir que Roger Landry et Marcel Guilloteau
se retrouvaient régulièrement dans leur Poitou natal. Ici en août 2007.